Pierre au téléphone
Une nuit du milieu de novembre - LA période de l'année sans perspective ; tristesse, ennui, obscurité.
Frédéric et Marie, le frère et la sœur, nous avaient invités à un squat chez eux : espèce de soirée où l'on se rassemble entre copains, assis par terre dans la cuisine, et où on reste des heures à bavarder, décapsuler des bières et faire brûler des sucres sur une tasse de rhum bouillant.
Je n'avais rien de mieux à faire ce soir-là et j'avais supplié Maman de me laisser y aller (c'est-à-dire, merci la banlieue, de m'accompagner et venir me chercher "Mais pas après onze heures !" "Allé Maman, je serai encore la première à rentrer..." "C'est onze heures ou tu n'y vas pas.." "OK, OK.."). Et puis, il y aurait Pierre.... Je ne croyais plus qu'une histoire fut possible entre nous, et malgré cela mon cœur tressautait toujours lorsque j'entendais prononcer son nom.
Le squat réunissait les habituels ; Jocelyn, Hugues, Catherine, et puis des copains de Frédéric et Marie que je ne connaissais pas. Et mon Pierre, que je n'avais pas revu depuis juin. Il était encore plus pâle qu'alors ; et son sourire triste lorsqu'il m'accueillit me fit chavirer. "Bonjour, Christie" Oh ce sourire dans sa voix grave. "Comme je suis content de te voir !" "Moi aussi.... Tu survis ?" "C'est dur ; c'est dur. Elle me manque..."
Pierre avait été très amoureux d'une jeune fille de notre classe de l'année précédente, ils étaient sortis ensemble en formant un couple très magnétique, la blonde sensuelle avec le brun ténébreux, et puis à la fin de l'été elle l'avait quitté. "Mais toi aussi, tu me manques ! Que deviens-tu ?" Pour échapper au redoublement, Pierre avait été obligé de changer de bahut ; sa première littéraire, il l'effectuait dans une boîte à bac, tandis que moi, la bonne élève, je poursuivais mes années lycée dans notre établissement catho où je me morfondais au milieu des bourges.
Je ne me sentais pas davantage à ma place dans ce squat chez ces gens qui n'étaient même pas des amis. Je ne fume pas, je n'aime pas la bière et quand il faut parler... souvent, je ne sais pas quoi dire. Bien sûr il y avait Pierre, mais qu'avions-nous à partager, moi amoureuse de lui, lui amoureux d'une autre ? L'heure avançait et je savais que bientôt, Maman viendrait me chercher ; j'envisageais ce moment avec soulagement. En attendant, j'avais besoin de faire pipi.
En sortant des toilettes, je passai par un couloir qui n'était pas éclairé. "Christie." C'était Pierre. "Je ne t'ai pas donné beaucoup de nouvelles... Je suis super mal ; la rupture avec Émeline m'a dévasté. Mais j'ai beaucoup pensé à toi ; à la fraicheur de ton amitié, la tendresse de ton regard. Cela m'aide de savoir que nous sommes amis." J'étais heureuse qu'il fasse noir et qu'il ne puisse pas lire sur mon visage. Il fit alors quelque chose ; il prit ma main et la serra très fort. A ce moment, Maman sonna à la porte.
"Je dois y aller" murmurai-je. "Oh noooon.. s'il te plait ne me laisse pas tout seul.." "Mais t'es pas tout seul, y'a tous les autres..." "Les autres c'est pas pareil (il savait comment parler aux femmes l'animal). Tu ne peux pas te planquer ?" Pierre était le champion toutes catégories du mur de chez lui ; mais moi j'étais sage et je tenais à la relation de confiance que j'entretenais avec mes parents. "Non, j'y vais" lui dis-je à regret en faisant glisser ma main hors de la sienne.
"Salut Maman ! J'arrive..""Bonsoir Madame" "Bonsoir, Pierre.." Maman, comme moi, subissait le charme ombrageux de Pierre - tout en se méfiant comme la peste de l'emprise qu'il avait sur sa petite fille. "On y va ma grande ?" "Christie.. Attends.." Pierre me fourra un papier dans la main. "A bientôt.." Lorsqu'il me fit la bise, ses lèvres embrassèrent la commissure des miennes.
Une fois rentrées, Maman me proposa "Tu veux une tisane ?" "Oh non, merci Maman, je suis vraiment fatiguée.. Je vais aller me coucher." Enfermée dans ma chambre, je l'entendis se préparer pour la nuit... et je dépliai le petit mot de Pierre. C'était un numéro de téléphone, avec ces mots tracés de son écriture très fine, penchée vers la droite "Appelle-moi." J'attendis encore un peu, le temps qu'on n'entendit plus que le bruit des voitures au loin sur l'autoroute, ce bruit qui petite me rassurait lorsque je n'arrivais pas à dormir... Puis je sortis de ma chambre et me faufilais dans le bureau. "Allo Marie.. C'est moi, Christie.. ça va depuis tout à l'heure ? Est-ce que tu peux me passer Pierre ?"
Et c'est ainsi que j'ai passé une partie de la nuit à grelotter dans mon pyjama, pieds nus rassemblés sur la chaise du bureau de mon père, envoutée par la voix grave et désespérée de l'homme que j'aimais et qui ne le savait pas.
























Les commentaires récents