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J'allais ne pas l'écrire, cette histoire-là. La sauter dans mon programme : personne ne l'aurait su. Et puis, en prenant mon café l'autre matin, à la terrasse du café près de la maison, il est passé devant moi. Toni. Il a tourné la tête et m'a reconnue, m'a adressé son joli sourire triste en même temps qu'un signe de la main. Faut croire que je repère les hommes à la tristesse de leur sourire.
Toni travaille dans le salon de coiffure tout près de la maison, celui devant lequel les filles et moi passons presque tous les jours. Un salon de coiffure bien brillant, avec des fenêtres immenses, des baies qui donnent à voir le carrelage luisant et l'armée de coiffeurs, toujours affairés auprès d'une cliente qui se laisse pomponner en lisant un magazine. C'est dans ce salon de coiffure qu'une fois par an, pour mon anniversaire, je viens demander à Toni de me faire une jolie coupe - ces derniers temps, je n'ose pas m'aventurer hors du carré dégradé. Je ne sais pas s'il est bon coiffeur, Toni, mais j'apprécie sa nonchalance ; son côté bavard mais pas trop ; et son sourire affable de commerçant, voile posé sur ses pensées tristes. J'aime remettre ma tête entre ses mains.
Il y a peu, les filles ont commencé à s'attarder devant le salon de Toni ; jusqu'à ce qu'une fin d'après-midi, Célimène tortille l'une de ses mèches et me demande, sans me regarder : - Dis Maman, c'est bien là que tu viens te faire couper les cheveux ?.. - Oui mon p'tit loup ! Pourquoi ? - Parce que, j'aimerais y aller aussi ! - Moi aussi, moi aussi Maman ! renchérit Nina, le petit perroquet. - Mais normalement, c'est Papa qui nous coupe les cheveux... - Oh Maman on veut aller chez le coiffeur ! C'est bien plus agréable que de se faire couper les cheveux dans la cuisine !
Un point pour elles. Alors je promets : - Eh bien les filles, vous allez avoir droit au même régime que moi, une coupe de cheveux pour votre anniversaire !
Croyez-le bien, cette promesse n'est pas tombée dans l'oreille de deux sourdes. A chaque passage devant la vitrine du salon de coiffure, Célimène et Nina s'arrêtaient à présent un long moment (-Ne colle pas ton nez sur la vitre Nina !) et émettaient des suppositions sur leur prochain passage entre les mains de Toni.
Célimène fut la première à passer (elle précède sa soeur dans le calendrier). Son sérieux, sa timidité m'émurent et je trouvai très beau son visage dégagé par la frange dégradée que lui avait ménagée Toni.
Puis vint l'anniversaire de Nina ; les trois ans de ma brunette eurent pour moi quelque chose de douloureux, car nul bébé ne venait remplacer celui qui était en train de se muer en une grande petite fille... Nina souffre de ce tiraillement et très souvent, réclame un petit frère ; elle porte sa poupée contre sa poitrine et nous explique que comme nous ne faisons pas de bébé, c'est elle qui s'en charge. J'avais un peu oublié l'histoire du coiffeur, mais elle me rappelait régulièrement ma promesse ; un mois après la date de son anniversaire, je me décidai à prendre rendez-vous avec Toni.
Deux jours avant la grande date, on ne tenait plus ma Nina. Elle claironnait à qui voulait l'entendre qu'elle allait se faire couper les cheveux chez le coiffeur de Maman. En arrivant au salon pourtant, ma fanfarrone avait fait place à un petit bout de femme sérieux et grave, très pénétré de la sollenité de l'instant. Elle regardait Toni sans rien dire par dessous ses grands cils. Toni semblait plus nostalgique que d'habitude ; et à la fois, heureux que je lui confie mon trésor pour sa première fois. Lorsque l'apprentie eut lavé et essoré les cheveux de Nina (sans un cri, sans une protestation, je croyais rêver), Toni la fit assoir sur le grand fauteuil. Il ne badinait pas comme à son habitude ; il prit la masse fine des cheveux de Nina et les releva en un chignon de fortune ; ses yeux s'attardèrent sur la nuque de ma petite fille - à travers eux, je vis la femme qu'elle allait devenir.
Il coupa quelques mèches, transforma à peine son apparence. Mais Nina fut ravi du brushing, et de toutes les précautions qu'il prit pour la coiffer. C'est en altesse royale qu'elle sortit du salon de coiffure, non sans avoir planté dans ceux de Toni ses deux yeux noirs, reconnaissants à l'égard du premier homme qui l'avait regardée comme une femme.
août 25, 2008 dans le principe féminin | Permalink | Commentaires (22)
moi non plus je ne sais pas si mon coiffeur est un bon coiffeur ! je l'aime bien parcequ'il trouve que j'ai de beaux cheveux, et mon médecin parceque quand elle me sert la main j'ai envie de lui faire un calin et ça va déjà mieux et mon primeur parcequ'il parle avec le même accent d'afrique du nord que ma grand mère que je vois tellement peu et... je n'avais jamais réfléchi à la grande part d'affectif qu'il y a en fait dans tous ces choix.
Rédigé par: alice | 25 août 08 11:57:23
Beau texte...
Rédigé par: Isa | 25 août 08 12:44:09
Un texte empreint d'une grande émotion.
yoda
http://www.ubest1.com
Rédigé par: yoda | 25 août 08 13:26:14
C'est vrai que tu as de beaux cheveux, petite Alice..
Rédigé par: Christie | 25 août 08 14:37:05
Quel beau texte!
Rédigé par: lili | 25 août 08 14:38:24
au risque de te paraitre bien emotive, tu m'as collé une belle grosse boule d'emotion dans la gorge que j'ai vite ravalé de peur de pleurer 3 larmes, ton texte est vraiment tres beau (et je v reflechir le pourquoi de mon emotion si forte)
bizz
Rédigé par: caro(rocarossi) | 25 août 08 14:41:49
Oh Lili, te revoilà ! eh bien, on dirait que j'ai eu raison de ne pas me laisser à la paresse pour cette histoire-là..
Rédigé par: Christie | 25 août 08 14:42:33
... moi dans la semaine qui vient de s'écouler j'ai eu deux fois les larmes aux yeux en lisant des articles de journalistes..
J'aimerais bien comme toi prendre le temps de m'interroger sur ce qui m'a rendu si triste, les deux fois.
http://passouline.blog.lemonde.fr/2008/08/23/mort-dun-ecrivain-a-thore-la-rochette/
http://www.rue89.com/hors-jeux/derriere-la-modernite-du-pekin-des-jo-la-tristesse-de-ma-voisine
gros baisers !
Rédigé par: Christie | 25 août 08 14:45:32
je crois que finalement ça vient de ce que tu racontes sur ta nina, cette histoire de petite fille en train de devenir grande et le vide derriere, car moi j'ai pris la décision de ne pas avoir d'autres enfants , C comme si en qlq sorte inconsciemment je le refusais.
Rédigé par: caro(rocarossi) | 25 août 08 14:57:05
J'envie les femmes pour qui cette décision, d'arrêter d'avoir des enfants, est simple. En fait, je crois que malgré les apparences, elle l'est rarement.
Rédigé par: Christie | 25 août 08 15:01:54
sans doute jamais, il doit y avoir qlq chose de tres profond, des siecles et des siecles, des milliers d'années de maternage inscrits en nous. C en discutant avec ma soeur cet été que j'ai ouvert une petite porte sur mes angoisses (peu panique de la maladie et donc de la mort, essentiellement portée sur la derniere) je pense que mon moi profond refuse de voir ma fille devenir grande car ça voudrait dire accepter de ne pas avoir d'autres enfants et donc accepter de vieillir (autre gros pb me concernant), inconsciemment dans cette peur panique face a la maladie (n'importe laquelle) et à la perte de mon enfant, je preserve mon âge. C tres dur a ecrire , plus simple a expliquer oralement. Et tu vois comme les enfants sont de vrais eponges, car ma fille a bcp de mal justement depuis toute petite à grandir, elle est à la fois tres avance sur certaines choses mais ne veut pas être une grande (rejet de l'école l'année dernière, pb de propreté ...) en qlq sorte elle répond à mes angoisses.
Rédigé par: caro(rocarossi) | 25 août 08 16:00:24
"les trois ans de ma brunette eurent pour moi quelque chose de douloureux, car nul bébé ne venait remplacer celui qui était en train de se muer en une grande petite fille... Nina souffre de ce tiraillement et très souvent, réclame un petit frère "
Boom... touchée en plein coeur. Je comprends beaucoup de choses de ma fille cadette.
Merci Christie.
Rédigé par: Emmanuelle | 25 août 08 16:37:15
Peut-être sommes-nous des mères de famille trèèès nombreuse en puissance..
Rédigé par: Christie | 25 août 08 19:33:59
Magnifique.
Rédigé par: Cenina | 25 août 08 19:41:39
le texte m'a émue... et les commentaires plus encore... un jour, si tout va bien, moi aussi j'aurai des enfants... un jour... (déjà faudrait que je trouce le papa! ^^)
Rédigé par: Chrichrine | 25 août 08 20:30:05
Un texte beau comme un sourire triste.
Rédigé par: aymeric | 25 août 08 21:48:27
Une étrange histoire ! Pas simple à déchiffrer. Un jeu d'images et de corps, spéculant sur le temps, par le regard d'un homme qui possède une singulière faculté d'anticipation, et les représentations, par ce que fille et mère se font de l'idéal de leur féminité. Princesse, la plus jeune, l'immédiateté de la vie manifestement sexuée pour la mère qui pense. Complexité d'être femme et sujet, sensible aux désirs et éprise des désirs mêmes.
Rédigé par: egide | 26 août 08 10:51:24
Ce sera bien, au moment de retravailler mes textes, de reprendre tous vos petits mots et ainsi, m'aider de vos regards pour trouver des pistes à clarifier, densifier ou élaguer..
Rédigé par: Christie | 26 août 08 10:57:46
Pas de regards ! Des lectures, le texte et rien que le texte. L'oeil de lecteur/lectrice tourné vers les mots qui tentent l'irreprésentable description du désir.
Rédigé par: egide | 26 août 08 13:04:39
Sublime. Ne te censure jamais !!
Rédigé par: Clea | 26 août 08 14:00:43
Hum. Ce n'était pas de la censure, mais de la paresse ! Gros bisous..
Rédigé par: Christie | 26 août 08 15:01:53
ç'aurait été dommage que tu ne nous racontes pas cette jolie histoire
les enfants grandissent trop vite, surtout les filles... au début, on ne sait pas ce vers quoi cette histoire tend et peu à peu, on la découvre et on est émue
Rédigé par: venise | 30 août 08 17:16:06
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